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Les défis et les besoins des organismes offrant des services en français aux femmes aux prises avec la violence conjugale en Ontario

Les défis et les besoins des organismes offrant des services en français aux femmes aux prises avec la violence conjugale en Ontario

Au cours des derniers mois, AOcVF a travaillé avec ses membres financés par le ministère des services à l’enfance et des services sociaux et communautaires pour offrir des services en français aux femmes aux prises avec la violence conjugale et familiale afin de connaître leurs défis et réalités et parler de leurs besoins et des besoins des femmes francophones[1].

1) Réalité et défis communs aux organismes consultés

a. Réalité et défis communs aux services externes et aux maisons d’hébergementLors des consultations, les organismes ont cité des réalités et des défis similaires qui expliquent les pressions qu’ils subissent dans le cadre de leurs différentes activités.

  1. Vaste territoire à couvrir : la majorité des organismes consultés ont un mandat régional, donc un territoire large à couvrir. Comme l’objectif pour les organismes est de faciliter l’accès aux services pour les femmes, les intervenantes sont amenées à se déplacer dans différents points de services. Elles sont aussi amenées à multiplier les déplacements pour accompagner les femmes au cours de leurs démarches (recherche de logement, demande d’aide sociale, recherche d’école, etc.). Les intervenantes passent donc beaucoup de temps en déplacements et doivent parcourir de grandes distances, ce qui entraine des coûts pour l’organisme, mais surtout ce qui rend les conditions de travail difficiles pour les intervenantes (fatigue, risque d’accident, conditions météorologiques compliquées, etc.).
  2. Travail réactif et non proactif : la majorité des organismes consultés n’ont pas assez de ressources humaines pour travailler sur la prévention et la sensibilisation à la violence faite aux femmes. Le temps des travailleuses est employé à répondre aux demandes de services des femmes. Elles n’ont ainsi pas autant de temps qu’elles le souhaiteraient pour travailler en amont dans leur communauté, notamment auprès des jeunes, pour prévenir la violence. . Les organismes ont donc le sentiment de n’être « que réactifs », c’est-à-dire de n’œuvrer qu’après la violence, au lieu d’être « proactifs » et agir pour éviter que des situations de violence n’arrivent.
  3. Problème du manque de continuum des services en français : dans plusieurs régions et centres urbains, il y a un déficit de services en français, tant au niveau des services spécifiques aux femmes aux prises avec la violence et à leurs enfants (appui transitoire et soutien au logement (ATSL), programme d’intervention pour enfants témoins, etc.), que dans les secteurs connexes (la santé par exemple). Les organismes et les intervenantes sont donc amenés à devoir pallier les manques de ressources, augmentant ainsi la charge de travail.
  4. Situations complexes : plusieurs organismes ont nommé qu’ils font face à des situations de plus en plus complexes. Beaucoup de femmes qu’ils accompagnent font face à de multiples défis (toxicomanie, santé mentale, statut d’immigration, implication des sociétés d’aide à l’enfance, etc.). À ces défis liés aux femmes, s’ajoutent des défis sociaux, notamment le manque de logements abordables ou le manque de continuum de services en français. L’accompagnement des femmes doit donc être fait dans différents domaines, mais avec des ressources humaines limitées. Bien que les organismes membres prônent l’intersectionnalité, il est difficile d’intervenir dans ce sens par manque de ressources internes et externes.
  5. Bien-être des employées : plusieurs organismes ont mentionné que le bien-être de leurs employées, en particulier leur bien-être mental, les préoccupait. En effet, les employées doivent accompagner au quotidien des femmes ayant subi de la violence : elles doivent offrir un soutien émotionnel, les aider à briser le cycle de la violence, à reprendre leur estime de soi et à les soutenir dans leur transition. Le risque de traumatisme vicariant et d’épuisement professionnel est grand. Ce risque est d’autant plus présent que d’autres défis s’ajoutent : de nombreux déplacements, le manque de ressources humaines et matérielles, des situations de plus en plus complexes, etc. À cela s’ajoutent des salaires inférieurs à beaucoup d’autres emplois en services humains et peu d’avantages sociaux. À cause de cette réalité, plusieurs organismes connaissent des difficultés à recruter et à garder leurs employées.

b. Réalité et défis communs aux maisons d’hébergement

Les maisons d’hébergement ont nommé des réalités et défis spécifiques qui s’ajoutent à ceux déjà mentionnés.

  1. Le premier mentionné concerne le fait que le financement ne permet la présence en tout temps que d’une seule intervenante dans la maison, ce qui rend le travail difficile pour la personne présente. En effet, celle-ci est responsable de différentes tâches : elle doit soutenir les femmes et leurs enfants, y compris en cas de crise, et gérer en même temps le fonctionnement de la maison d’hébergement. Si en semaine pendant la journée, d’autres personnes sont présentes et peuvent aider au besoin, la situation est compliquée en soirée et pendant les nuits et les fins de semaine. La présence d’une seule intervenante est d’autant plus difficile à justifier dans le contexte des nouvelles normes dans les maisons d’hébergement qui incitent ces dernières à accueillir des femmes faisant face à différents défis (consommation de drogue ou d’alcool, défis en terme de santé mentale, etc.). La présence d’une seule intervenante représente donc un réel risque pour la santé ou la sécurité des travailleuses et des femmes et des enfants hébergés.
  2. Le deuxième défi auquel sont confrontées les maisons d’hébergement concerne le fait qu’elles sont tenues d’offrir des services aux enfants qui sont hébergés, mais qu’elles ne sont pas financées en conséquence. En Ontario, peu de maisons d’hébergement reçoivent un financement dédié à l’intervention auprès des enfants. La responsabilité retombe souvent sur la seule intervenante présente, qui, comme mentionné précédemment, est très sollicitée et débordée. Il est fondamental que le gouvernement reconnaisse l’importance du travail à faire auprès des enfants hébergés dans les maisons d’hébergement et qu’il finance des postes spécifiques à ce type de travail. Ces derniers nécessitent une approche différente qui se doit d’être adaptée à leur situation particulière. Si l’on veut que les enfants en maison d’hébergement et dans la communauté soient sensibilisés à la violence faite aux femmes et comprennent leur situation s’ils ont été témoins de violence, ils doivent être accompagnés et obtenir des services adaptés.
  3. Un autre défi mentionné par des maisons d’hébergement concerne le fait de ne pas pouvoir offrir une gamme complète de services au sein même de la structure et donc de devoir dépendre de services extérieurs, qui ne sont pas toujours disponibles. Pouvoir offrir différents services dans les maisons serait plus efficace et faciliterait la transition pour les femmes.
  4. Les maisons d’hébergement ont également mentionné les défis liés aux troubles concomitants qui imposent au personnel des maisons d’hébergement de se former dans diverses sphères d’intervention, ce qui n’est pas toujours possible ni efficace. Pour améliorer la qualité des services offerts, il faudrait favoriser, quand c’est possible, une approche mutlidisciplinaire entre différents secteurs. Il serait important que le secteur de santé soit davantage interpellé par la VFF et que des intervenantes en santé mentale et en toxicomanie soient assignées aux maisons d’hébergement de leur communauté afin de travailler en équipe auprès des femmes et des enfants.
  5. Enfin, des maisons d’hébergement ont mentionné le manque de moyen dans les lignes budgétaires affectées aux infrastructures des maisons, qui doivent demeurer sécuritaires et en bon état. Les dépenses de fonctionnement d’une maison d’hébergement (par exemple, la nourriture, la literie ou les meubles), d’entretien (par exemple le déneigement, les petites réparations) ou de rénovation augmentent d’année en année avec l’inflation. Le coût n’est pas non plus le même en fonction de l’endroit où la maison est située (par exemple, dans le Nord, les frais de déneigement et de nourriture sont plus élevés).

2) Besoins pour surmonter les défis

Pour aider les organismes à surmonter les défis auxquels ils sont confrontés, des investissements importants de la part du gouvernement sont nécessaires. Le gouvernement doit notamment investir dans trois programmes clés en violence conjugale :

  • Le programme de counseling pour les femmes aux prises avec la violence
  • Le programme d’appui transitoire et de soutien au logement (ATSL)
  • Le programme d’intervention auprès des enfants témoins

Plus d’investissements dans chacun de ces programmes permettrait aux organismes d’embaucher plus de personnel ce qui permettrait d’améliorer les conditions de travail des employées actuelles. En effet, plus de personnel permettrait par exemple aux organismes de réduire le territoire que chaque intervenante doit couvrir ou d’alléger le travail des employées et réduire la pression qu’elles subissent. De meilleures conditions de travail serait bénéfique non seulement pour les employées, mais aussi pour les organismes, parce que ça faciliterait le recrutement et la rétention du personnel.

Plus d’investissements dans ces trois programmes permettrait aussi d’améliorer les services rendus aux femmes et à leurs enfants. Les femmes et les enfants recevraient ainsi plus de services en ATSL ou en counseling. Plus de temps pourrait aussi être consacré à des activités de prévention à la violence notamment auprès des jeunes. Dans les maisons d’hébergement, avoir des intervenantes en counseling et en ATSL attitrées permettrait aux femmes hébergées d’avoir des services complets au sein même de la maison et, ce qui répondrait davantage à leurs besoins et à leurs droits.

En plus d’investissements dans ces trois programmes, les maisons d’hébergement ont des besoins additionnels qui leur sont spécifiques :

  • Avoir du financement suffisant pour assurer la présence de deux intervenantes dans la maison en tout temps. La présence de deux intervenantes viendrait répondre aux exigences de sécurité et améliorerait les conditions de travail des intervenantes et les services aux femmes.
  • Avoir du financement suffisant pour que chaque maison d’hébergement ait un poste d’intervenante auprès des enfants. Une telle intervenante pourrait offrir différents services aux mères hébergées et à leurs enfants : soutien émotionnel pour les mères et les enfants, activités pour travailler le lien mère-enfant, activités récréatives, activités de valorisation, plan de sécurité adapté aux enfants, temps de répit pour les mères, etc. Toutes ces activités pourraient être offertes individuellement et en groupe. La présence d’une telle intervenante permettrait d’offrir un appui aux enfants hébergés et de faciliter leur adaptation aux changements dans leur vie. Les enfants seraient ainsi mieux équipés. L’intervenante pourrait également offrir du répit aux mères pendant leur séjour et leur permettre de se focaliser sur leurs différentes démarches, notamment sur leur relation avec leurs enfants[2]. L’intervenante pourrait aussi continuer de suivre les mères et leurs enfants si nécessaire après la fin du séjour et/ou les aiguiller vers les services communautaires appropriés. Enfin, l’intervenante pourrait offrir dans la communauté des ateliers de sensibilisation à la violence adaptés aux enfants.
  • Avoir des moyens pour compenser la hausse de coûts de fonctionnement et d’entretien d’une maison d’hébergement, par exemple en indexant le budget de fonctionnement de base au coût de la vie. Cela permettrait aux organismes d’éviter de devoir modifier l’offre de services pour compenser la hausse des coûts.

[1] Ce document ne prétend pas mettre en lumière tous les besoins des femmes francophones aux prises avec la violence en Ontario, ni les besoins de tous les organismes offrant des services en français dans la province. Les besoins présentés ici sont ceux de 12 organismes membres d’AOcVF.

[2] Pour plus d’information sur l’importance du rôle de l’intervenante auprès des enfants, veuillez consulter l’étude de besoins sur l’intervenante auprès des enfants en résidence réalisée par le Conseil de la coopération de l’Ontario pour le Centre Passerelle pour femmes du nord de l’Ontario

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