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Lettre ouverte aux Canadiens et aux Canadiennes

 

Commenter la politique américaine ou internationale n’est pas notre genre. Notre mandat est de défendre les droits des femmes franco-ontariennes; nous limitons notre analyse aux décisions politiques et à l’actualité canadiennes et ontariennes.

Mais cette lettre ouverte, nous jugions nécessaire de la rédiger. La décision rendue cette semaine quant au procès de l’actrice Amber Heard est révolutionnaire — dans le mauvais sens. Les textes en anglais abondent pour remettre les pendules à l’heure. En français, nous constatons une absence.

Nous jugeons fort inquiétant qu’un homme puisse manipuler l’opinion publique à ce point. Pendant leur relation, l’homme avait envoyé des messages texte indiquant qu’il souhaitait incendier sa femme et violer son corps brûlé pour s’assurer qu’elle était bel et bien morte (traduction libre).[i] En Angleterre, où les lois en matière de diffamation sont bien plus strictes, l’agresseur a perdu son cas de diffamation contre le tabloïde The Daily Mail. À la suite d’un procès, un juge a trouvé que 12 des 14 incidents violents allégués s’étaient produits; le journal peut dont légalement qualifier l’agresseur de wife beater.[ii] C’est à ce même agresseur qu’Amber Heard devra remettre 15 millions.

Il est facile de croire les survivantes de violence de façon abstraite. Concrètement, la société est foncièrement misogyne. Rappelons un point essentiel : la « victime parfaite » est un mythe pernicieux qui ne tient pas compte des dynamiques de violence. Tout petit détail peut être utilisé pour miner la crédibilité d’une survivante. Ce procès nous amène à nous poser plusieurs questions. Est-ce que la seule façon d’être crue, d’être une « victime parfaite », est d’être tué par son agresseur?

Qu’est-ce que ce procès évoquera pour les prochaines personnes qui oseront dénoncer un agresseur? Si une femme qui ressemble à Amber Heard n’est pas crue, qu’est-ce que cela signifie pour les personnes racialisées[1] ou autochtones, trans, non binaires, gaies ou bisexuelles, bispirituelles, aînées ou jeunes, ayant une limitation ou un trouble de santé mentale, dans l’industrie du sexe, sans logement fixe, en situation de pauvreté, qui ne correspondent pas aux normes rigides de beauté, etc.? Le procès a été fortement médiatisé; pourquoi une survivante de violence voudrait-elle porter plainte? C’est un jeu perdant pour tout le monde. Le seul gagnant, c’est le patriarcat.

En parlant des États-Unis, nous ne pouvons passer sous l’ombre le renversement prochain de l’arrêt Roe contre Wade, loi garantissant l’accès à l’avortement. Toute avancée est si vite effacée. Nos droits ne sont jamais garantis. Il est inquiétant qu’une des candidates à la chefferie du Parti conservateur du Canada ait une seule plateforme : être anti-choix. (D’ailleurs, les groupes de mobilisation qui s’opposent à ce soin de santé fondamental se servent souvent de femmes porte-parole pour mieux faire passer leur message.) Même si l’avortement est légal au Canada, l’accès est souvent toute une autre histoire. Au Nouveau-Brunswick et dans des régions rurales partout au pays, l’accès est fragmenté. Un rapport des Nations Unies de 2016 a constaté que « [Le Comité] demeure toutefois préoccupé par les disparités en matière d’accès à de tels services et à des contraceptifs abordables. »[iii] Le renversement prévu de cette protection des droits aux États-Unis n’a rien de rassurant. Nous déplorons cette décision, mais nous ne nous faisons pas d’illusion que cette situation serait impensable au Canada.

Le Canada se compare depuis toujours aux États-Unis. Nous consommons leurs produits culturels et leurs sports, connaissons leurs derniers fiascos politiques. Quand une tuerie de masse se produit, quand les droits des personnes 2SLGBTQIA+ sont remis en cause, quand une loi draconienne concernant les droits des femmes ou un incident raciste fait les manchettes, nous nous réjouissons : ici, ce n’est pas si pire. Le Canada est meilleur, moins raciste, plus inclusif, plus accueillant, plus progressif. Si nous sommes consternées par ce qui se passe aux États-Unis, c’est parce que la situation au pays est si semblable.

Nous interpellons notre lectorat : devant ces deux actualités, la conclusion ne peut être que la situation est meilleure ici. Nous avons bien du progrès à faire. Ne nous complaisons pas.

Si vous avez survécu à de la violence, ou si vous êtes dans une situation violente en ce moment, on vous croit. Ligne d’aide francophone à l’écoute 24 heures sur 24 : http://www.femaide.ca

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[1] Renvoie au concept de racialisation, c’est-à-dire d’une « personne qui appartient, de manière réelle ou supposée, à un des groupes ayant subi un processus de racisation. La racisation est un processus politique, social et mental d’altérisation. […] Il met l’accent sur le fait que la race n’est ni objective, ni biologique, mais qu’elle est une idée construite qui sert à représenter, catégoriser et exclure l’“Autre”. » Source : https://liguedesdroits.ca/lexique/personne-racisee-ou-racialisee/

[i] https://www.theguardian.com/commentisfree/2022/jun/01/amber-heard-johnny-depp-trial-metoo-backlash

[ii] https://www.bbc.com/news/uk-54779430

[iii] https://digitallibrary.un.org/record/3802136?ln=en

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