8. Cesser de « criminaliser » et de « psychiatriser » les femmes pour la violence des hommes perpétrée par les hommes

La « criminalisation » des femmes

Il y a criminalisation lorsque les femmes qui vivent de la violence de la part des hommes sont traitées comme des criminelles, lorsque le système fait en sorte qu’elles ont l’impression qu’elles sont à blâmer pour les situations qui découlent de la violence : la pauvreté, l’itinérance, les atteintes à la réputation, les problèmes d’immigration, l’exposition des enfants à la violence, les dommages à la propriété et ainsi de suite. Les femmes peuvent également être criminalisées par les politiques et les actions des services de protection de l’enfance, des corps policiers, des tribunaux et du gouvernement. Voici comment les femmes sont criminalisées :

Services de protection de l’enfance

Lorsque les services de protection de l’enfance accusent les femmes de ne pas avoir protégé leurs enfants, elles se sentent traitées comme si elles les avaient maltraités. Cela peut se produire lorsqu’une femme vit de la violence de la part de son conjoint et qu’elle est tenue responsable du fait que l’enfant en est témoin ou que la violence se répercute sur la vie familiale. Dans de telles circonstances, les femmes risquent de se faire enlever leurs enfants par les services de protection de l’enfance et d’être accusées d’infractions criminelles. Une étude récente sur la protection de l’enfance en Ontario démontre que dans près du quart des rapports de « violence conjugale » aux agences de protection de l’enfance, les femmes ont été accusées de ne pas avoir protégé leurs enfants. Les femmes peuvent également être accusées de négligence ou de ne pas avoir subvenu aux besoins des enfants. Si une femme laisse les enfants à son conjoint violent parce qu’elle est pauvre ou sans abri, elle peut être tenue responsable des conséquences de cette pauvreté sur ses enfants. Dans de tels cas, les femmes risquent aussi de se faire enlever leurs enfants par les services de protection de l’enfance ou d’être accusées d’infractions criminelles. Ce sont des situations sans issue pour les femmes et leurs enfants. Certaines jeunes femmes ayant des enfants ont reçu l’ordre de faire vérifier par la police le dossier de tous les hommes qui entrent chez elles parce qu’elles ont déjà été victimes de la violence d’un partenaire intime ou d’un membre de leur famille. Les femmes qui vivent avec un handicap, les femmes sourdes, les jeunes femmes, les femmes autochtones et les femmes pauvres sont plus susceptibles d’être classées à risque élevé dans l’échelle de la violence faite aux enfants – et cela en vertu de ce qu’elles sont et non pas à cause d’une incapacité à être un bon parent. Elles sont donc plus surveillées, subissent davantage d’interférence dans leur rôle parental et risquent davantage de perdre leurs enfants.

Police

En Ontario, les femmes sont criminalisées en raison des pratiques de « double accusation » et des accusations envers les femmes dans les cas de violence conjugale. Une double accusation signifie que les deux personnes sont accusées d’une infraction (en général de voies de fait). Des femmes qui ont vécu de la violence verbale, sexuelle, physique et financière de la part de leurs partenaires, souvent pendant des années, ont été arrêtées et accusées lorsqu’elles ont eu recours à la force pour se défendre. Par « force », on entend : frapper, pousser ou lancer des objets. Les policiers diront qu’il n’était pas évident de déterminer qui avait posé des gestes violents et qu’ils ont arrêté les deux adultes; d’autres fois, la femme sera la seule à être arrêtée parce que son conjoint a une blessure visible, provenant souvent d’un objet qu’elle a utilisé pour se défendre ou parce que le policier décide que son partenaire est « plus crédible » même s’il ment en disant que c’est elle qui a été violente envers lui. La situation est devenue tellement grave que le ministère ontarien de la Sécurité communautaire et des Services correctionnels a créé un guide afin d’aider les policières et les policiers à réduire le nombre croissant de doubles accusations dans les incidents de violence conjugale. Cet outil a permis de réduire le nombre de doubles accusations, mais le taux d’accusations envers la femme seulement est désormais à la hausse en Ontario. Au-delà du traumatisme lié au fait d’être faussement accusée de voies de fait, ces accusations ont des effets encore plus dévastateurs parce que les femmes alors considérées comme l’« agresseure » et que l’agresseur devient la « victime ». Si elles sont faussement accusées, les femmes peuvent être privées du soutien mis en place grâce aux politiques en matière de violence conjugale : la priorité dans le logement social, le report des exigences de travail d’Ontario au travail, les services d’une maison d’hébergement et de counselling et ainsi de suite. Ces fausses accusations peuvent aussi avoir des conséquences néfastes en matière d’immigration, d’aide juridique et de protection des enfants. Cela crée également un surplus de travail et des dépenses inutiles au sein du système judiciaire. Les travailleuses du sexe qui subissent des violences physiques et sexuelles de la part de leurs clients s’exposent à des accusations criminelles parce que leur travail est criminalisé. Dans ce domaine, la loi rend beaucoup de femmes vulnérables à la violence sans grandes possibilités de protection. Les femmes sans statut d’immigration hésitent à appeler la police lorsqu’elles sont violentées par leur conjoint de peur que les policiers ne les dénoncent aux services d’immigration. Ces femmes sont donc extrêmement vulnérables à la violence et à l’exploitation. Les femmes autochtones hésitent à appeler la police parce qu’habituellement, les policiers ne les croient pas et ne les soutiennent pas ou en raison de la violence que les policiers eux-mêmes ont déjà fait subir aux femmes autochtones. Il est arrivé que des jeunes femmes de moins de 18 ans soient accusées d’infractions liées à la prostitution alors que les policiers auraient dû accuser leurs souteneurs en vertu des lois sur l’exploitation sexuelle. Les femmes sourdes hésitent à appeler les policiers parce qu’elles ont de la difficulté à communiquer avec eux, parce que les policiers ne comprennent pas la culture des sourds et parce que ce groupe marginalisé a souvent été victime de la violence policière.

Tribunaux

Les femmes qui ont été agressées sexuellement se font reprocher d’avoir fait des activités ordinaires que les avocates et avocats, les médias et les tribunaux redéfinissent comme « provocantes » et, d’une certaine façon, d’avoir causé l’agression. Par exemple, consommer de l’alcool ou des drogues, ne pas porter les « bons » vêtements », être seule avec un homme, accepter qu’un homme les raccompagne à la maison, sortir le soir, aller à un party, flirter et ainsi de suite. Les jeunes femmes sont souvent accusées de bris de probation lorsqu’elles fuient une maison qui n’est pas sécuritaire où il y a de la violence ou encore un foyer de groupe dans lequel on leur a ordonné d’habiter. Elles sont aussi accusées de voies de fait lorsqu’elles résistent aux contraintes physiques dans les foyers de groupe.

Programmes d’aide sociale

Les femmes peuvent être accusées de fraude par Ontario au travail et le Programme ontarien de soutien aux personnes handicapées si leur partenaire violent leur donne de l’argent (une façon de les piéger dans une situation de fraude). Des femmes se sont fait couper leurs prestations d’aide sociale parce que leur partenaire violent a appelé la « ligne de dénonciation» et les a faussement accusées de fraude. De façon plus subtile, il y a criminalisation parce que certains gestes sont étiquetés comme de la fraude dans les politiques d’Ontario au travail ou du Programme ontarien de soutien aux personnes handicapées. Par exemple, les prestations d’Ontario au travail suffisent à peine pour vivre (et dans certains cas, pas du tout). Si les prestataires d’Ontario au travail reçoivent des cadeaux en argent ou en nourriture de leur famille ou de leurs amis et qu’elles ne le déclarent pas, la politique d’Ontario au travail stipule qu’il s’agit d’une fraude. Les survivantes de violence ont comparé l’attitude d’Ontario au travail à celle de leur partenaire violent — imprévisible et menaçante — et elles ont dit qu’elles étaient « traitées comme des criminelles ». Les collectivités qui veulent mettre fin à la violence contre les femmes doivent s’attaquer à ces obstacles systémiques qui empêchent les femmes d’échapper à une vie de violence. Les possibilités des femmes sont limitées et restreintes. Elles se sentent menacées par leur partenaire et elles n’ont pas totalement confiance en l’aide qui leur est offerte par les services sociaux. Pour toutes les raisons mentionnées ci-dessus, les politiques et les pratiques criminalisantes ne font que confirmer les opinions des femmes au sujet du manque de soutien que peuvent leur apporter les gouvernements et les systèmes. Cela véhicule également le message que les femmes n’ont pas vraiment d’importance.

Quelques faits :

  • Au Canada, la population carcérale qui croît le plus rapidement, ce sont les femmes. L’Association canadienne des Sociétés Elizabeth Fry rapportait récemment que : « Le nombre de femmes incarcérées au Canada a augmenté de plus de 200 p. 100 au cours de la dernière décennie et que de ce nombre ce sont les femmes autochtones, les femmes de couleur et les femmes ayant des problèmes de santé mentale et des troubles cognitifs qui sont les plus nombreuses. »
  • Il y a une augmentation du nombre de jeunes femmes dans le système de justice pénale. Le nombre de jeunes femmes des Premières nations qui se retrouvent en prison est disproportionné.
  • Pour huit des neuf infractions les plus courantes au Canada, les jeunes reçoivent des sentences plus longues que les adultes. De plus, dans les prisons canadiennes, les jeunes sont quatre fois plus nombreux que les adultes. Le Canada emprisonne les jeunes à un taux de cinq à sept fois plus élevé que les villes américaines et de 15 à 20 fois plus élevé que la plupart des pays européens. La victimisation des femmes découle directement de leurs démêlés avec le système de justice pénale.
  • En même temps que le financement ne cesse de diminuer dans les organismes de défense des droits des femmes, il y a accroissement du nombre de femmes condamnées à de plus longues périodes d’incarcération et « espérant avoir accès à un traitement ». Cela est directement lié au fait que les prisons sont les seules institutions qui ne peuvent pas refuser la prestation de services.
  • Les femmes sans statut d’immigration peuvent être arrêtées et incarcérées dans des centres de détention qui ressemblent à des prisons en attendant le résultat de l’audience. Cela peut prendre jusqu’à deux ans.
  • Le recul par rapport au travail pour l’égalité des femmes et la lutte contre la violence a mené à l’adoption de politiques et de pratiques neutres qui ne tiennent pas compte des différences entre les sexes et qui favorisent l’augmentation des accusations criminelles contre les femmes.

« La psychiatrisation des femmes »

Il y a « psychiatrisation » ou « médicalisation » lorsque des hommes sont violents envers les femmes, mais que ces dernières sont traitées comme si elles avaient des problèmes émotifs, médicaux ou psychiatriques — ou simplement des « écarts » de personnalité — qui contribuent ou « provoquent » la violence et l’abus. On conseille souvent aux femmes de suivre une thérapie, un traitement psychiatrique ou une formation sur les « aptitudes à la vie quotidienne » ou l’« affirmation de soi » dans le but de mettre fin à la violence qu’elles subissent. Il est très rare que les hommes reçoivent les mêmes conseils. En Ontario, plusieurs femmes ont été diagnostiquées à tort comme ayant des problèmes de santé mentale : trouble bipolaire, dépression clinique, trouble panique ou anxieux, trouble de la personnalité limite, trouble dissociatif, etc. Ces diagnostics sont souvent basés sur les « comportements » qui sont le résultat de la violence que les femmes subissent, des comportements qui servent souvent à survivre aux conséquences de la violence. Une fois posé le diagnostic de « maladie mentale », les femmes sont stigmatisées et traitées comme s’il fallait les guérir de quelque chose, le plus souvent avec des médicaments. On tente de les traiter et de les guérir de leurs stratégies de survie au lieu de mettre fin à la violence. Les agresseurs se servent souvent du système de santé mentale comme d’une arme de contrôle. Ils menacent les femmes en leur disant que si elles parlent de la violence personne ne les croira, qu’on les traitera de « folles », qu’elles perdront leurs enfants, etc. Il s’agit bien d’une arme affective pour maintenir le contrôle sur les victimes puisque que c’est ce qui se produit. Certains agresseurs ont réussi à faire hospitaliser leur conjointe en disant qu’elles étaient suicidaires, les rendant ainsi moins crédibles si elles décidaient plus tard de dénoncer la violence. Les femmes qui ont eu un diagnostic de maladie mentale sont très surveillées, infantilisées et jugées par les agences de services sociaux et les services de protection de l’enfance. Les services qu’elles reçoivent deviennent donc très encadrés et elles doivent se plier à des règles très strictes. Le financement des services communautaires pour les femmes — renseignements sur la violence, défense des droits des femmes, plans de sécurité, soutien de crise ou autres services du genre — s’érode en faveur des services en santé mentale et en justice pénale. Les femmes qui sont étiquetées comme ayant des problèmes de santé mentale se retrouvent beaucoup plus souvent que les autres sans abri, sans emploi et dans la pauvreté ce qui les rend extrêmement vulnérables à encore plus de violence et d’abus. De toute évidence la violence et l’abus ont diverses conséquences sur la santé et sur le bien-être des femmes, toutefois, la plupart des femmes qui vivent de la violence et de l’abus ne souffrent pas de maladie mentale. Elles sont des survivantes de violence et, à ce titre, leurs besoins de base c’est d’avoir accès aux ressources, de recevoir le soutien de la collectivité et de mettre fin à la violence. Elles n’ont pas besoin de médicaments ni de traitement clinique. En tant que société, nous ne mettrons pas fin à la violence faite aux femmes tant que nous accepterons les situations qui permettent à la violence de se produire et de proliférer comme le racisme, le sexisme, la pauvreté, l’impérialisme, la réification des personnes (les traiter comme des choses) et que nous réagirons au problème en voulant gérer les effets de tous ces types d’oppression plutôt que de nous attaquer à leurs causes.

Quelques faits :

  • Il existe des préjugés sexospécifiques dans le traitement des troubles psychologiques. Les médecins ont plus tendance à diagnostiquer la dépression chez les femmes que chez les hommes, même lorsque les mesures standardisées de dépression sont semblables ou que les symptômes sont identiques.
  • Le fait d’être une femme est un indicateur important dans la prescription de psychotropes.
  • Les problèmes de santé mentale reliés à la violence sont très mal définis. Les femmes hésitent à dévoiler la victimisation liée à la violence à moins que les médecins ne posent directement des questions à ce sujet.
  • Le taux de femmes de tous les âges hospitalisées pour des troubles de l’humeur ou tout autre problème de santé mentale est beaucoup plus élevé que celui des hommes.

Quelques ressources : Women Charged with Domestic Violence in Toronto: The Unintended Consequences of Mandatory Charge Policies. Woman Abuse Council of Toronto (WACT), 2005 Une marche en terrain glissant : Les femmes maltraitées et leurs expériences avec le système du bien-être social de l’Ontario, 2004. Welfare Fraud: The Constitution of Social Assistance as Crime. Janet Mosher, York University et Joe Hermer, University of Toronto, 2005. Implications of the Shrinking Space for Feminist Anti-Violence Advocacy. Mandy Bonisteel et Linda Green, 2005. No Status, No Service-No More, septembre – octobre 2004, This Magazine, Maria Amuchastegui Organisation mondiale de la santé : Les femmes et la santé mentale. La société pour les troubles de l’humeur du Canada : Rapport sur les maladies mentales au CanadaAssociation canadienne des Sociétés Elizabeth Fry (ACSEF) Ontario Council of Elizabeth Fry Societies The Centre for Children and Families in the Justice System/Le centre des enfants, des familles et le système de justice: Project Waiting for Mommy Autres ressources : Australian Symposium – Women and Crime, été 1996 Kim Pate, Association canadienne des Sociétés Elizabeth Fry